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visage de Olivier Crasset, la cinquantaine avec moustache et barbe

« Les artisans ont un rythme de travail intense »

Par
membre du Centre nantais de sociologie (UMR 6025) Université de Nantes
20.01.20

Dans son ouvrage La santé des artisans : de l’acharnement au travail au souci de soi, Olivier Crasset aborde la question de la santé des artisans de manière ethnographique. Grâce à sa double focale de ferronnier d’art et de sociologue, il apporte des mises au point lucides sur une thématique encore très floue.

D’abord, qu’entendez-vous par artisan ?

Dans le cadre de cette enquête, un artisan est une personne non-salariée qui pratique un métier artisanal, que ce soit seul ou en employant quelques salariés. Ma définition implique que l'artisan participe quotidiennement à la production et ne réalise pas uniquement un travail de gestionnaire d'entreprise. Il me paraît important de distinguer ces deux cas de figure où l'activité de travail concrète diffère beaucoup. J'ai rencontré des artisans dans deux secteurs : le bâtiment et l'artisanat d'art.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement cette catégorie de travailleurs ?

Premièrement, parce que j'y ai moi-même exercé comme ouvrier puis comme artisan pendant plusieurs années. J'avais donc un accès plus facile à cette population qui est assez réticente à se prêter au jeu de l'enquête. Mais par ailleurs, l'intérêt scientifique est évident. La question de la santé au travail s'est historiquement construite autour du salariat, et les indépendants restent mal connus. A première vue, ils ont l'air en bonne santé car ils prennent peu d'arrêts de travail. Mais si on y regarde de plus près, tout ne va pas si bien.

De quels maux souffrent-ils en particulier ?

Le premier constat est que les artisans ont un rythme de travail intense. Ainsi, près des deux tiers d’entre eux travaillent plus de 50 heures par semaine. La variété des tâches à accomplir dépasse de loin la simple réalisation des commandes. Tout en réalisant celles-ci, ils doivent trouver de nouveaux clients, répondre à leurs sollicitations et à celles des fournisseurs, assumer la gestion administrative et, pour environ la moitié d’entre eux, gérer une équipe de salariés. Cette cadence élevée engendre du stress et de la fatigue.

Pour un artisan, la santé ne semble pas prioritaire. Comment cela s’explique-t-il ?

Dans ce contexte, les questions de santé n’apparaissent pas aux artisans comme une priorité. Préoccupés avant tout par la santé économique de leur entreprise, ils considèrent qu’ils ont mieux à faire que de se rendre chez leur médecin. C’est pourquoi ils recourent fréquemment à l’automédication pour se soigner. Quand on a mal au dos tous les matins, un médicament antalgique ou anti-inflammatoire permet de résoudre immédiatement le problème et de remettre à plus tard le moment où on prendra sérieusement soin de soi. D’autant que s’arrêter de travailler coûte cher car les frais fixes continuent à s’accumuler. Il faut aussi tenir parole lorsqu'on prend un engagement sous peine de ruiner une réputation durement acquise.

Le cas des artisanes est-il identique ? Et quid des conjointes d’artisans ?

L’artisanat est majoritairement masculin, mais les femmes n’en sont pas absentes. Les conjointes sont des personnages essentiels dans les questions de santé et ce sont souvent elles qui incitent leur époux à se soigner. En revanche, les artisanes adoptent les mêmes comportements que les artisans en matière de santé au travail, comme en témoigne le faible recours au congé maternité dans cette population. L’effet du statut semble donc l’emporter sur celui du genre.